Des mères, de la cuisine et de la langue ou quand la culture familiale rencontre la culture scolaire

Georges Fotinos, ancien inspecteur général de l’Education nationale, publie une étude sur les relations école / parents dans laquelle apparaît que près de la moitié des directeurs d’écoles primaires estiment que les liens avec les familles se sont détériorés. Dans un entretien du Parisien , il affirme que « Les continents « école » et « famille » s’éloignent l’un de l’autre (…) Il y a deux mondes qui s’opposent. (…) Le divorce a commencé assez nettement. (…) Il y a une cassure entre la culture familiale et la culture enseignée par l’école. ».

Pour autant, l’école n’est-elle pas par excellence le lieu réel et symbolique de la séparation par laquelle l’enfant consent – ou pas – à apprendre ? Et si pour séparer nous considérions qu’il faut un espace entre deux choses, finalement un lien qui puisse aussi autoriser le transfert de l’un vers l’autre ? La langue sera l’appui par lequel je déciderai de mettre en travail dans ma classe de CM1 la relation parents, enfant, enseignants. La langue d’abord parce qu’elle permet d’accueillir ce qui arrive dans la singularité de chacun, ce qui se dit et se parle au portail, dans la cour ou dans la classe ; la langue parce qu’elle incarne si justement le fossé entre la famille et l’école ; la langue parce qu’elle est d’abord le lien à la mère à partir duquel nous pourrons construire le pont qui fera lien vers l’autre rive, celle de l’école, de la connaissance et du savoir.

En début d’année, je commence traditionnellement par un travail autour des règles de vie. Cela nous donne l’occasion d’explorer d’autres écrits à consignes comme les consignes scolaires, les règles de jeux, les fiches de fabrication et les recettes toujours très appréciées. Cette année, lors d’un conseil de classe, une élève a suggéré que nous fassions un site Internet de recettes auquel toutes les personnes qui le souhaitent pourraient contribuer, une sorte de « marmiton.fr »… La perplexité de la maîtresse ne tiendra pas longtemps devant l’approbation enthousiaste et générale de la classe. Déjà la famille commence à entrer dans la classe :
– Moi, je veux mettre la recette du tajine de ma mère !
– Ah ! Pourquoi cette recette ?
– Parce que quand elle le fait, j’adore piquer les raisins secs. Ca l’a fait râler…
– Moi, c’est les bolinhos de bacalhau.
– C’est quoi ça ?
– C’est des galettes à la morue. Ma grand-mère, elle m’en fait toujours quand elle revient du Portugal.
Ainsi va la conversation : un plat, une odeur, le souvenir d’un moment de partage, d’un repas, d’un parent ou grand-parent. Apparaît alors la diversité de nos origines géographiques. Nous cherchons sur Internet à localiser les villes et les villages d’où nous venons et choisissons alors un titre à notre projet : « Recettes du monde, recettes de nos origines ».

Ce moment inaugure un passage décisif, une énergie nouvelle. Chaque matin, les élèves arrivent avec des recettes écrites par les mamans ou piochées dans un livre. Il les offre au reste de la classe non sans fierté. Ces objets deviennent alors dignes d’apprentissage et de connaissance. Nous les observons avec attention : la mise en page, les verbes, le lexique. La grammaire et la conjugaison deviennent savoureuses et je remarque avec satisfaction l’ardeur et l’engagement y compris sur des points aussi ardus qu’arides surtout quand la recette est celle de « maman ». Nous allons alors au-delà du fonctionnement de la langue. En donnant à la classe quelque chose d’eux à étudier, il y a dans ce mouvement déjà l’acceptation d’une perte, d’un arrachement nécessaire à l’accès au savoir.

Un matin, alors que nous étions tous plongés dans la recherche des verbes à l’impératif d’une recette de chouquettes, l’intervention d’un élève va venir perturber l’entrain général :
– Ma mère, elle fait le meilleur couscous du monde et elle a pas besoin de recette pour ça !
– Ben oui, elle sait pas lire ta mère, rétorque un autre.
Silence.
Quelques secondes me seront nécessaires pour trouver la parade :
– Ta mère, elle sait faire le couscous, et nous, on sait écrire.
– Quoi ? Tu veux que qu’on cuisine en classe ?
– Pourquoi pas ? Les mamans peuvent nous apprendre des recettes….
– Et nous, nous les écrirons !
Adhésion unanime de la classe.
Le soir même, j’irai voir la maman et lui demanderai de nous aider à écrire la recette du couscous en le cuisinant avec nous. Elle acceptera avec un plaisir non dissimulé. Le rendez-vous est fixé. Nous irons au centre social qui possède une vraie cuisine.

Le matin de l’atelier, la maman arrive de bonne heure. Six autres viennent me voir, toutes avec des justifications que je ne demande pas : « c’est pour aider », « c’est parce que mon fils me l’a demandé », « c’est pour apprendre à faire le couscous ». Elles sont les bienvenues. Une joyeuse effervescence anime l’accueil matinal. Plusieurs fois, je rappelle les objectifs de l’activité : il faudra prendre des notes, écrire la liste des ingrédients, retenir les étapes de la recette. Nous arrivons au Centre Social et nous nous installons dans la cuisine. C’est maintenant à la mère de jouer. Aujourd’hui, c’est elle qui enseigne. Elle explique un peu mais la langue française qu’elle ne maitrise pas lui fait défaut. L’essentiel, finalement, se passe de la langue ; la langue passe par ses gestes, son corps que nous observons, sa posture. Elle rit de me voir si maladroite et j’aime la voir si fière et assurée. Aujourd’hui, c’est elle qui transmet et me donne la leçon.
Le plat terminé, nous retournons en classe pour un moment de dégustation. La salle prend une saveur nouvelle. Les mamans en prennent possession installant dans les plats la graine et les légumes. Silence quasi religieux. Soudain, un élève commence à applaudir, suivis par les autres. Je remarque les yeux plein de larmes de celui dont la maman ne sait pas lire mais sait faire le couscous. Il pleure et rit en même temps, aux éclats.
Arrive le troisième temps, celui de l’écriture, celui de la « dématernalisation » de la langue peut-être, celui de la solitude par laquelle les élèves consentent à entrer dans le code de l’autre, celui qui leur permettra de mener à bien leur projet, un répertoire de recettes. La langue de communication à laquelle nous sommes contraints par notre projet nous fera perdre surement le coeur de notre expérience commune. Rien dans la recette qu’ils écriront n’indiquera la souplesse des mains sur la semoule, le regard tendre et généreux, la gaîté d’être ensemble. Les objectifs pédagogiques l’emportent ici sur le reste.

Il n’en reste pas moins que les choses ont bougé, la relation école / parents se construit. Cette maman, par exemple, qui, depuis que nous la connaissons, depuis l’entrée de son fils en CP, répète inlassablement le même rituel. Chaque matin, elle demande à voir l’enseignant de son enfant et commence ainsi « je voulais vous dire que… ». Depuis, sa participation aux ateliers « cuisine », elle me salue le matin, me sourit ; elle ne s’arrête plus. On dirait bien qu’elle a fini par dire ce qu’elle voulait. Quoi au juste ? Qu’elle s’inquiétait, qu’elle ne comprenait pas l’école et ce que nous y faisions, qu’elle avait besoin d’être reconnue en tant que mère ?

Du côté des élèves, le désir de partager avec d’autres se fait entendre haut et fort. Les élèves veulent parler de leurs projets aux camarades des autres classes, aux habitants du quartier et d’ailleurs. Les recettes sont mises en ligne sur une carte umap et un appel à contribution est lancé sur le réseau social qu’utilise la classe, Babytwit. Plus de cinquante contributeurs, au fil des semaines publient leurs recettes. « Et comment vont faire ceux qui n’ont pas Internet ? » remarque justement un élève. Nous installerons dans le hall autour d’une belle carte de géographie l’ensemble des recettes que nous avons écrites. Les autres parents et enfants pourront se servir et proposer d’autres recettes de leurs pays ou régions d’origine. Voilà alors que ce sont les élèves qui se mettent à construire par eux-mêmes les liens entre les parents et l’école. Les voilà moteur d’une relation qui crée suffisamment d’espace entre les deux pour que la séparation se vive et se fasse au travers d’une expérience de la langue.

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